12/05/2012

Le village Juifs qui protégea les Juifs.

Le village Juifs qui protégea les Juifs.

 

Le livre passionnant d’un universitaire américain a fait découvrir au monde l’attitude, en tout point exemplaire, des habitants du Chambon-sur-Lignon, un petit village français qui, aux pires heures de la guerre, sut toujours dire non à la haine.
L’article qui suit se fonde sur les renseignements contenus dans cet ouvrage ainsi que sur notre enquête auprès des Chambonnais.

Par Jean-Marie Javron.

 

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Tout indiquait, à la fin du mois de juillet 1942, que le petit village protestant du Chambon-sur-Lignon, dans les austères monts du Vivarais, serait le théâtre d’événements peu ordinaires. Un samedi, M. Bach, préfet de la Haute-Loire, vint y rencontrer le pasteur André Trocmé qui, depuis huit ans était le guide spirituel incontesté et l’âme de ce village de 3 000 habitants. Le préfet ne mâcha guère ses mots : « Monsieur le pasteur, nous savons que vous cachez ici plusieurs dizaines de Juifs. J’ai ordre de conduire ces hommes et ces femmes  à la préfecture pour vérifier leur identité. Veuillez donc m’indiquer au plus tôt leurs noms de leurs adresses. »

Le pasteur refusa. « Les hommes et les femmes dont vous parlez, dit-il, sont venus demander aide et protection. Je suis leur pasteur et leur berger. Ce n’est pas le rôle d’un berger que de trahir le troupeau dont il a la charge. »

Peu après, et trois semaines durant, la police fouilla plusieurs fermes, plusieurs greniers et de nombreuses caves : en vain ! Prévenus par certains habitants du village, les réfugiés se volatilisaient littéralement à chaque alerte, dans la forêt et les montagnes environnants.

Contre la violence.

C’est en septembre 1934 qu’André Trocmé alors âgé de trente-trois ans, débarque par un soir d’orage au Chambon-sur Lignon accompagné de sa femme Magda et de ses quatre enfants. Grand, doté d’une vitalité physique peu commune, il est capable de violentes colères lorsque ses principes sont contestés. Il est devenu pacifique et objecteur de conscience bien avant que l’église réformée de France n’ait reconnu l’idée, fondamentale à ses yeux, de la non-violence. Initié à cette doctrine, pendant la première guerre mondiale, par un soldat allemand qui refusait d’aller armé au combat se fit tuer dans les tranchée sans avoir tiré un seul coup de feu, Trocmé est persuadé que la violence, même lorsqu’elle semble la seule réponse possible, n’engendre jamais que la violence. On ne peut selon lui, briser le cercle infernal qu’en considérant tout homme comme un ami possible, quelle que soit sa race ou sa croyance, et en tendant de le persuader à son tour que toute que toute vie est sacrée.

André Trocmé s’emploie tout de suite à ranimer le village. Il a pour  cela, une idée en tête : Pourquoi ne pas créer au Chambon un collège voué aux idéaux de paix ? Ouvert en 1938 avec l’aide du pasteur Edouard Theis, un non-violent rompu à l’enseignement, le collège débute avec 4 professeurs et 18 élèves. Il en aura plus de 100 cinq ans plus tard, et l’esprit non-violent s’est si bien répandu que, lorsqu’un inconnu arrive au village et demande le Collège cévenol, il n’est pas rare qu’il s’attire cette réponse stupéfiante : « Le Collège, mais il est partout ! ».

« Entrez donc ! »

Un soir de l’hiver 1940-1941, l’un des plus froids que la France ait connus, une femme transie dans ses vêtements légers avance en titubant dans les rues désertes du Chambon.
Elle sonne à la porte des Trocmé.
« Je suis Juive et allemande, dit-elle à Magda. Je suis en danger. Pourriez-vous m’aider ? » Et Magda, qui attisait le feu : « Mais bien sûr ! Entrez donc ! »

Réchauffée, habillée de sec, nourrie, la jeune femme raconte son histoire : Elle a fui l’Allemagne pour ne pas être déportée et a cru trouver un refuge à Paris, mais à peine s’y était-elle installée que les troupes allemandes faisaient leur entrée dans la capitale. Il n’y avait plus, pour elle, de salut qu’au sud de la Loire, en zone libre.

Le lendemain matin, Magda, qui ne perd jamais de vue les réalités, va voir le maire du Chambon : Il lui faut des tickets de rationnement pour sa protégée. Le maire est un homme affable qui n’épouse pas à première vue, les thèses racistes de Vichy ; Elle ne doute pas d’obtenir ce dont elle a besoin. Or la réaction du notable la stupéfie. «  Une réfugiée ? Mais vous n’y songez pas ! Croyez-vous que je vais mettre tout le village en danger pour sauver une étrangère ? »

Magda est trop mortifiée pour chercher à convaincre ! Par son geste de confiance inconsidéré, elle vient de mettre en danger la vie de sa protégée. La mort dans l’âme, elle fait savoir à l’Allemande qu’elle ne peut pas la garder plus longtemps et lui indique un refuge de l’autre côté du Rhône où elle sera plus en sécurité. La femme repart, seule dans la neige, et Magda en reste navrée.

L’école du secret.

De cette faute, qu’ils ne se pardonneront jamais tout à fait, Magda et André Trocmé tirent une leçon qu’ils n’oublieront plus : Il leur faut désormais apprendre à mentir et à tricher, même si leurs principes moraux les plus élémentaires doivent  en souffrir cruellement. Cette conclusion, les Chambonnais la reprennent à leur compte, et presque d’instinct, dans les semaines qui suivent. Ainsi voit-on le pasteur Trocmé transformer allègrement le nom Juifs de Kohn en Colin, sur une carte d’identité, avant d’adresser le réfugié au maire qui doit lui fournir des tickets de rationnement.

Il se passe peu de jours sans que le train de 13 heures en provenance de Saint-Étienne ne dépose à la minuscule gare son contingent de Juifs traqués. Un certain nombre, c’est vrai, ne font que passer ; Pris en charge par la Cimade, une organisation protestante de secours, les plus vaillants, escortés de courageux volontaires, sont acheminés de presbytères en fermes amies jusqu’à la frontière Suisse.

Pour la grande majorité pourtant, le Chambon reste le seul espoir, à tel point que l’on voit débarquer nombre d’enfants seuls et sans bagage. Le Collège cévenol accueillera bientôt de nombreux élèves Juifs ; Et comme beaucoup d’enseignants étrangers arrivent aussi, il devient non seulement multiconfessionnel mais international.

Sous l’autorité d’André trocmé qui parcourt inlassablement le village, les méthodes d’accueil se perfectionnent aussi de mois en mois. On ne peut avouer, même sous la  torture, que ce que l’on sait. Tout était donc secret. Les familles qui abritaient des réfugiés Juifs s’efforçaient de se procurer de fausses cartes d’identité qui leur permettaient l’obtention de tickets de rationnement.

« C’était les êtres les plus en danger, mais aussi les plus dangereux pour leurs hôtes », dit à propos des Juifs, un ancien pasteur de la Cimade. Or sur les dangers qu’ils courent les Chambonnais, raffermis par les vigoureux sermons de leur pasteur, semblent fermer chaque jour un peu plus les yeux. Quand ils ne les provoquent pas inconsidérément !

« Nous saurons désobéir. »

Lorsque Vichy décrète que toutes les cloches de France devront sonner en l’honneur du maréchal Pétain qui vient d’avoir quatre-vingts ans, la femme qui détient les clés du temple refuse d’obtempérer parce que ce n’est pas une fête religieuse. Quand le ministre de la jeunesse et des sports de Vichy, Georges Lamirand, vient en personne visiter  le village durant l’été de 1942, c’est un groupe d’élèves du Collège cévenol qui, avec un courage suicidaire, lui tend une lettre déclarant : « Il est de notre devoir de vous dire qu’il y a parmi nous nombre d’étudiants Juifs, et qu’il est contraire aux Evangiles de faire la moindre discrimination. Si l’on nous y force, nous saurons désobéir et tenterons de protéger nos camarades du mieux que nous pourrons. »

Obligé de prendre la défense des élèves, le pasteur ajoute : « Je ne sais pas ce qu’est un Juif, je ne connais que des hommes. » Furieux, le ministre avertit le pasteur qu’il « ferait mieux de prendre garde ».

En 1942, nombreuses sont les familles qui accueillent déjà un ou plusieurs fugitifs.

Une auto noire.

Certes, les Chambonnais ne furent pas les seuls à tenter de sauver des vies juives. D’innombrables Français, protestants aussi bien que catholiques ou laïcs, en firent autant au péril de leur vie. Mais ils agirent toujours individuellement. Ce qu’il faut bien appeler, comme le fait Philippe Hallie, « Le miracle du Chambon », c’est l’incroyable unanimité d’une communauté défiant ouvertement des lois qui ne correspondaient pas à sa profonde conviction chrétienne. Dans l’Europe à feu et à sang. Le Cambon est devenu pour les Juifs le seul endroit où les portes s’ouvrent à coup sûr. Il est resté le seul où jamais personne n’a dit « non ».

Plusieurs pensions, de nombreux homes ont été organisés pour recevoir les enfants. Le presbytère de réfugiés qui s’arrêtaient une nuit ou y séjournaient plus longtemps. Autour de la table, ils sont souvent jusqu’à 15 à partager le maigre repas, et l’on parle toutes les langues. La vitalité du pasteur, sa gaîté contagieuse sont un précieux réconfort tant pour Magda et ses enfants que pour les réfugiés eux-mêmes, dont la situation devient de plus en plus précaire.

Le 13 février 1943, à 19 heures, une auto noire s’arrête devant le presbytère. Le commandant Silvani, chef de la police de Vichy en Haute-Loire, et un lieutenant en descendent. Les pasteurs Trocmé et Theis ainsi que Roger Darcissac, directeur du cours complémentaire, sont arrêtés et aussitôt transportés au camp de Saint-Paul-d’Eyjeaux, dans la banlieue de Limoges, où sont principalement détenus des communistes et des résistants.

Après vingt-sept jours de détention, on leur propose la liberté en échange d’une simple signature au bas d’une lettre d’allégresse au Maréchal. Ils refusent. Mais le lendemain, ils sont libérés sans avoir à signer ! Tandis qu’ils s’éloignent, leurs camarades de détention ne peuvent s’empêcher de fredonner en leur honneur : « Ce n’est qu’un au revoir, mes frères. »

« En un mois, écris Philippe Hallie, trocmé avait presque réuni à recréer un nouveau Chambon. »
De retour dans le petit village cévenol, André Trocmé sent pourtant que le véritable orage est encore à venir. La gestapo se substitue de plus en plus à la police de Vichy, et l’on apprendra par la suite qu’une division SS constitué de volontaire tartares, qui s’est distinguée en massacrant des villages entiers, s’était installée près du Puy.

Dans la tourmente.

Le mardi 29 juin 1943, un car de la gestapo s’arrête devant la Maison des Roches, qui abrite des jeunes gens Juifs d’âge militaire, et qui est dirigée par Daniel Trocmé, un petit cousin du pasteur. Prévenue, Magda Trocmé se démène et fait intervenir en officier allemand logé au village. Le seul pensionnaire qu’elle sauvera est un jeune espagnol, Pepito Kovacs, qui avait, quelques semaines avant arraché à la noyade un soldat allemand et qui n’est pas Juif. Tous les autres furent déportés, ainsi que Daniel Trocmé  qui trouva la mort au camp de Maidanek, en Pologne.

Un après midi de juillet 1943, l’indicateur placé dans le village par la police de Vichy est abattu par des maquisards dans le hall de son hôtel du Chambon. De tous côté, on avertit le pasteur trocmé qu’il est recherché par la gestapo et que son nom figure sur la liste noire. Sa présence met le village en danger. Pour sauver la vie de ses proches et des réfugiés, André Trocmé quittera le Chambon ; Il séjournera en plusieurs endroits de la région tout en s’efforçant de ne jamais être reconnu. Il ne viendra au Chambon qu’à la libération.

Durant l’été 1944, après le débarquement américain en Normandie, les maquisards de plus en plus téméraires quittent l’abri des bois  proches du village pour lancer des raids meurtriers contre les colonnes ennemies. Les miliciens de Vichy, gagnés par la panique, sont prêts à tout. Enfin, des parachutistes anglais se posent maintenant aux abords mêmes du village, attirant l’attention sur les Chambonnais.

Après le débarquement allié dans le sud de la France le 15 août, les Chambonnais  apprennent qu’un détachement allemand se dirige vers le village voisin de Saint-Agrève ; Ils prennent au sérieux les rumeurs selon lesquelles le Chambon est désormais promis à la destruction. En quelques heures toutes les maisons sont évacuées et pendant une journée entière, les Chambonnais et leurs réfugiés se terrent dans la campagne. Au dernier moment, la colonne allemande s’arrête en Ardèche. Peu après, le village était libéré.

Ce qui s’était passé ce jour fatidique où le village faillit être détruit, le pasteur Trocmé ne l’apprit que bien des années plus tard. En 1961,au cours d’une visite à Munich, il rendit visite au major Julius Schmäling, qui commandait la région du Puy.

« Monsieur Schmäling, » lui dit le pasteur, « vous ne pouviez pas ignorer que nous cachions des Juifs au Chambon. Pourquoi n’avez-vous pas détruit le village ? »
« Oui, je savais tout, » répond Schmäling. « Le colonel SS qui commandait la légion tartare revenait sans cesse sur la nécessité de faire un raid au Chambon. Mais j’expliquais qu’on ne vient pas à bout de ce genre de résistance par la violence, et je lui demandais d’attendre. Vous savez, pasteur, je suis chrétien, et l’attitude des chambonnais faisait partie de ce que je pouvais comprendre.

Ainsi alors que régnaient haine et violence, la bonté et le courage ont su trouver un écho jusque sous l’uniforme à croix gammée. Ce n’est pas le moindre miracle du Chambon…

Aujourd’hui,

Le courage des Chambonnais est symbolisé par deux arbres, plantés en Israël en présence de Magda Trocmé, et qui rappellent le souvenir du pasteur,mort en 1971, et de son petit cousin Daniel. Les deux hommes reçurent l’un et l’autre, à titre posthume, la plus haute récompense israélienne : La médaille des justes.

Pour nombre de Juifs, le pèlerinage au Chambon fait désormais partie des coutumes familiales, et le 17 juin 1979 les survivants des quelques 2 500 Juifs qui trouvèrent refuge au Chambon inaugurèrent dans le village une plaque rendant hommage à tous leurs sauveurs.

Le plus grand hommage jamais rendu aux Chambonnais, c’est pourtant au Pr Hallie qu’ils le doivent : «  Il n’est pas à la portée de tout le monde d’être le pasteur Trocmé, ni même d’avoir la force morale des Chamnonnais, mais au plus profond de lui-même, nul ne doit fermer sa porte. Cette porte ouverte avec tant d’empressement par Magda Trocmé, disant à la première réfugiée du Chambon : Mais bien sûr ! Entrez donc ! »

Revue -
    •    Sélection Du Reader's Digest N° 418 : Ce Village Qui Protégea Les Juifs - Littérature étrangère - 01/12/1981
 

23:21 Écrit par consolez, consolez mon peuple dans Justes des nations | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Je suis prêt à témoigner que Julius SCHMALING commandant allemand au Puy en Velay pendant la seconde mondiale a permis à des milliers de juifs d'être épargnés de la tourmente. Ce commandant habitait en face de chez nous et disait à mon père : je ne toucherai jamais à un juif. Une synagogue fonctionnait au lycée du Puy et mon frère Pierre a célébré sa Bar Mitzva, avec la bénédiction du Rabbin POLIATCHEC.
Tous les militaires sous l'autorité du commandant ne pratiquaient pas le maniement d'armes et l'on voyait tous les matins toute l'équipe : courir, marcher et faire des exercices physiques. On parle souvent du Chambon et non du Puy en Velay qui était sous l'autorité de Julius SCHAMLING.

Écrit par : BLUM Michel | 07/08/2012

Bonjour,
Ayant été réfugié au Puy à partir de la fin de 1981 jusqu'à la Libération je confirme ce que dit Michel Blum. J'ajoute que les soldats de la Tatar Legioni (selon l'écusson qu'ils portaient sur l'épaule) n'étaient pas des SS. A preuve la mansuétude dont le commandant Schmäling a bénéficié après s'être rendu à la résistance. De même le seul problème de ces Tatars a été, selon ce que j'ai appris bien plus tard, c'est que de Gaulle les a livrés à Staline. Imaginez leur sort !
Durant les vacances d'été nous étions un certain nombre à franchir, sans jamais être inquiétés, les barrages tenus par des Tatars aux portes de la ville. Nous allions tranquillement nous baigner dans la Loire à Brive-Charensac

Écrit par : Marx | 18/09/2012

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