23/04/2012

Des pavés pour la mémoire.

 

 




ADI : Image illustrant le communiqué


Les élèves des écoles Emile André, Robert Catteau et Baron Steens
autour d'un pavé de mémoire ©Bernard Silovy


Ce lundi, onze pavés à la mémoire des victimes de la Shoah ont été inaugurés par le bourgmestre de Bruxelles Freddy Thielemans. La ville de Bruxelles et l’Association pour la Mémoire de la Shoah veulent faire vivre le souvenir des déportés de l’occupation nazie en Belgique.

« Maman, papa, petite sœur, je vous aime… ». C’est par ces mots touchants de Maurice Pioro que sont inaugurés six des onze pavés en mémoire aux Juifs de Bruxelles déportés pendant la Seconde Guerre mondiale. Six pavés pour autant de noms, autant de membres de la famille Pioro touchés par les rafles nazies en 1942, déportés et mortes à Auschwitz. 

Ces hommages sont le fruit de la coopération entre l’Association pour la Mémoire de la Shoah et la Ville de Bruxelles. En effet, les lieux où sont insérés les pavés ne sont pas anodins. Il y a plusieurs décennies, ces mêmes adresses – aux environs de l’Académie Royale des Beaux-arts- accueillaient, avant leur déportation,  les familles Pioro, Zaslavsky, Samelson, Nechcicky et Jacobowitsch.

 

Aujourd’hui, des plaques en laiton honorent leur mémoire sous les yeux émus des proches des victimes, mais aussi d’écoliers du primaire, venus écouter les paroles de celles et ceux qui connurent les rafles à Bruxelles. Et pour une fois, les petites têtes blondes ne pipent pas mot, trop absorbées par les paroles de Maurice Pioro. La voix tremblant légèrement (mais est-ce à cause de l’émotion ou du mégaphone utilisé pour se faire entendre ?) il raconte une partie de l’histoire de sa famille, de son histoire. Il le fait pour « qu’on n’oublie pas celles et ceux qui sont morts alors qu’ils vivaient ici, à Bruxelles ». 

 

Des rafles en Belgique
Car c’est le message que voudrait faire passer Eric Picard, administrateur de l’Association pour la mémoire de la Shoah. « La Shoah a commencé ici, chez nous. 25 000 Juifs de Belgique sont morts pendant la guerre. Vous et moi, n’étant pas nés à l’époque, ne sommes pas coupables mais responsables. Responsables de ce qu’on fait de notre histoire » nous explique M. Picard. « D’ailleurs, la première personne qui a eu l’idée de ces pavés est un Allemand, qui a choisi de ne pas nier son histoire », poursuit-il.

 

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Le public des familles et des élèves
attentifs aux prises de paroles ©Bernard Silovy

 

Autre témoignage fort, celui de Pierre Mertens, ancien professeur de droit international et écrivain. Il a passé sa vie à dénoncer les crimes de guerre. Pendant la guerre, sa mère cachait des étrangers dans leur appartement à Ixelles. « Je ne comprenais pas pourquoi bien entendu, j’étais trop petit. Ce n’est qu’après quelques temps, en grandissant que je compris. Surtout qu’elle m’avait bien dit qu’il ne fallait jamais parler de ces gens avec les types de la Gestapo qui habitaient le même immeuble », nous confie-t-il. Mais le plus frappant, c’est sans doute lorsque sa grand-mère décéda : « à côté de son nom, il y avait une étoile de David. Elle était Juive, ma mère aussi et toutes les deux ne m’avaient rien dit » raconte-t-il, ému. « C’est pour ça que je me bats pour la mémoire et contre l’oubli. »

 

Outre le devoir de mémoire collectif, l’objectif d’insérer des pavés un peu partout dans Bruxelles est aussi plus familier. « Il n’y a pas de tombes à Auschwitz. Même si les corps ne reposent pas en dessous des pavés, les morts auront néanmoins un lieu de mémoire intime », nous fait remarquer M. Picard.

 

Une volonté politique
Si l’on demande à M. Thielemans ce que la ville de Bruxelles peut faire pour la mémoire des Juifs déportés, il n’y va pas par quatre chemins : « nous devons déterminer le rôle qu’ont eu certaines administrations de la Ville dans les déportations. Bien sûr, il y en a qui se sont montrés courageux mais d’autres se sont laissés aller… ». Il est important, selon M. Thielemans, d’avant tout rétablir la vérité, mot souvent employé par les acteurs de ces commémorations.

 

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C’est également pour une reconnaissance plus large des victimes arrêtées sur le sol belge que se bat Viviane Teitelbaum, députée bruxelloise (MR). Elle-même fille d’enfant caché, elle salue la présence des politiques lors de ce genre de commémoration. « La présence du bourgmestre et de l’échevine Faouzia Hariche (ndlr : première échevine en charge de l’Instruction publique)   signifie déjà que  les pouvoirs publics s’intéressent à cette page sombre de notre histoire. Mais il y a encore des progrès à faire, en matière d’éducation notamment », nous confie-t-elle. 

 

A la fin des inaugurations, on se rend compte de l’importance de vivre dans une démocratie. Mais l’ancien professeur Pierre Mertens prévient : « La démocratie, c’est comme la mémoire, si on ne s’en sert pas, elle s’use… »

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Les pavés de la mémoire, un témoignage, comme un maillon de transmission …

Voici mon intervention à la ville de Bruxelles, ce lundi 5 mars, lors de la pose des pavés de la Mémoire. Ici rue du Poinçon, en mémoire de la famille déportée de Maurice Pioro. Moment d’émotion partagée.

Monsieur le Bourgmestre, Madame l’Echevine,
Chers membres de la famille Pioro, très cher Maurice, toi qui a été l’une des chevilles ouvrières de la Mémoire en Belgique,
Très chers élèves,
chers amis,

Je voudrais moi aussi aujourd’hui tout d’abord remercier les membres de l’Association pour la Mémoire de la Shoah, et en particulier Eric Picard, pour leur engagement, leur ténacité, leur détermination à poursuivre ce combat utile et encore si nécessaire. Voilà presque 3 ans M. le Bourgmestre, que les poses des pavés de la mémoire sont un moment important et émouvant dans l’histoire de notre Région, et en particulier de certaines communes. Nous avions commencé en mai 2009, aussi ici à la ville de Bruxelles, dans votre commune. Et je suis pour ma part ravie que vous soyez là aujourd’hui avec nous, citoyens bruxellois, qui souhaitons nous retrouver dans une lecture commune des événements de la Deuxième Guerre mondiale. Car le souvenir de la Shoah ne peut devenir l’affaire des seules victimes.

Il y a soixante sept ans, le monde découvrait les charniers, les chambres à gaz, les camps d’extermination et de concentration, les massacres, l’extermination systématique des Juifs, des Tsiganes, des handicapés, des homosexuels par le régime nazi au nom d’une idéologie raciste, xénophobe et fasciste. Mais si le terminus de l’Histoire était, pour beaucoup de déportés de Belgique, situé à Auschwitz, leur périple a commencé ici dans ces rues mêmes, où les nazis - allemands et belges- sont venus les arrêter, les rafler à la vie, à leurs familles. C’est ici qu’on a vu arriver les camions, entendu le bruit des bottes, les coups frappés aux portes arrachant hommes, femmes et enfants au sommeil d’abord, à la vie ensuite. Car les rafles sont organisées dans l’obscurité de la nuit. Réveil brutal, panique, terreur, affolement. Les pas rapides et secs des bottes SS dans l’escalier, hurlements, coups. Derrière la porte, les coeurs s’arrêtent de battre, la respiration est coupée. Une main est posée sur la bouche de l’enfant. Peut-être, oublieront-ils d’entrer… Quelques minutes plus tard : « Ouvrez, sales Juifs ! » Tout le monde est embarqué. C’est bien ici que tout a commencé.

Toutes les victimes n’étaient pas juives, mais tous les Juifs étaient victimes. Tout ce qui était l’Autre, différent, était persécuté voire assassiné.

C’est ici que nous nous retrouvons aujourd’hui pour penser ensemble à la vie de ceux que l’histoire a abandonnée lâchement, tristement, brutalement.

Pour transmettre ce qui s’est passé ici dans cette rue, devant cette porte, pour lutter contre l’oubli, contre les négationnismes ( de tous les génocides et je veux le dire avec force à mes amis arméniens et tutsis aussi) , ces pavés font œuvre de « passeur de mémoire ».

Car ces pavés de la mémoire sont une manière de trouver le courage, une approche originale pour un dialogue audacieux dans des quartiers où les immigrés d’hier rencontrent ceux d’aujourd’hui. Et où le racisme et l’antisémitisme sont malheureusement trop souvent présents. Les raisons invoquées sont nombreuses, elles n’en sont pas moins inacceptables et nous ne pouvons les accepter.

Les pavés d’hier étaient les témoins de ceux qui trébuchaient sur leur destin. Ils doivent devenir aujourd’hui un message d’espoir, un maillon d’une chaîne de transmission, de l’histoire, mais aussi des valeurs démocratiques. Nous n’avons pas le choix, ils doivent contribuer à une meilleure écoute.

Je suis rentrée il y a quelques heures d’une réunion à l’ONU, et je peux vous dire l’importance d’un dialogue comme celui – ci : entre immigrés d’hier et d’aujourd’hui, dans ce monde où à l’échelle planétaire on peut s’adresser les uns aux autres sans jamais se parler. Se parler sans jamais s’écouter. S’écouter sans jamais s’entendre. Ca fait froid dans le dos et c’est très décourageant !

Ces pierres qui nous entourent sont les témoins d’un passé qui a connu des heures sombres, ces petits pavés de mémoire, ces petits cubes de laitons que nous plaçons aujourd’hui, sont aussi le produit d’une réflexion qui nous entraine dans une belle aventure. Moi, enfant d’enfant caché, aujourd’hui députée, je m’adresse aujourd’hui à tous les politiques, à tous les survivants mais aussi aux riverains et habitants de ce quartier. Je sollicite votre imagination, votre énergie qui vous permettra peut-être de reconnaître d’autres Autres, et aux Autres d’hier de reconnaître ceux d’aujourd’hui dans le respect de chacun, et de son identité. Car c’est une manière aussi de combattre de l’extrémisme, le fascisme, le sexisme, l’homophobie, toutes les discriminations et je le souligne particulièrement aujourd’hui : l’antisémitisme.

Monsieur le Bourgmestre, chers élèves, chers amis, c’est ensemble que nous devons nous engager pour poursuivre ce travail de mémoire, c’est notre responsabilité.

Merci

00:29 Écrit par consolez, consolez mon peuple dans Camps | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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