07/03/2012

Le témoin imprévu

Le témoin imprévu

L'homme qui ressortit de la chambre à gaz

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Jo Wajsblat avait 15 ans, le 30 septembre 1944, quand il est entré tout nu dans la chambre à gaz numéro 5 d'Auschwitz pour mourir. Il raconte.

C'était l'autre jour, celui de la commémoration d'Auschwitz. J'étais en direct sur le plateau d'I-Télévision, pour interviewer des rescapés des camps et des historiens. Assis en face de moi se tenait Jo Wajsblat, un petit râblé, cheveux noirs dégarnis et moustache. Il avait l'air vingt ans plus jeune que ses 75 ans. Je connaissais déjà son histoire, je l'avais lue dans son livre, Le témoin imprévu, paru en 2002 en poche chez J'ai Lu.

Il le raconte lui-même, comment il a été poussé, avec des centaines d'autres, dans la chambre à gaz de Birkenau. La porte s'est refermée. Et après?

Ce n'est pas une question facile à poser par un journaliste, surtout sur un plateau télé : "Il vous est arrivé une chose incroyable, vous êtes entré dans la chambre à gaz et pourtant vous êtes vivant. Racontez-nous, monsieur Wajsblat." C'est pas tous les jours non plus qu'on croise un rescapé de la chambre à gaz. Il y en a combien, dans le monde? Un ? Deux?

Jo Wajsblat : "Les kapos nous avaient fait déshabiller puis nous ont poussés dedans. On savait tous ce qui se passait, qu'on allait mourir dans quelques minutes. Ils ont refermé la porte. Les gens criaient et pleuraient. Sauf à côté de moi, je me souviens, une famille de juifs de Tchécoslovaquie, ils étaient six, ils se sont mis à chanter une prière d'une voix très douce. Mais tous les autres criaient. Là on a entendu hurler dehors et la porte s'est ouverte.

"C'était Mengele, le médecin-chef. Il était furieux. Il nous a crié : "Heraus, heraus!" (dehors dehors). Les gens ont commencé à sortir, il en a compté 53, puis a dit aux autres de rester dedans et ils ont refermé la porte. Moi j'étais dans les 53. On nous a ramenés au bloc. J'avais rien compris, et je me disais qu'on allait y repasser le lendemain.

"Au bloc, les kapos, nos gardiens, des soldats allemands, nous ont demandé de raconter : comment c'est, à l'intérieur? il se passe quoi? Ils voulaient savoir : de la porte, ils ne voyaient toujours que l'extérieur. On a raconté. Ca a duré deux jours, deux jours où on leur a raconté ce qui se passait dedans. Mais je n'y suis jamais retourné.

"Il m'a fallu les deux jours pour comprendre ce qui s'était passé. Mengele avait dû s'absenter du camp pendant 24 heures et en son absence, un autre officier SS avait fait la sélection pour la chambre. Mais Mengele voulait montrer que le chef, c'était lui, que c'était à personne d'autre de sélectionner. Pour le principe, il avait décidé de vider la chambre à gaz, mais il a dû changer d'avis et il n'a sorti que les 53 premiers.

- Donc, en fait, vous devez la vie à une querelle de chefs, une bisbille de pouvoir?

- Oui, c'est ça."

Jo Wajsblat se penche, plonge la main dans un sac en plastique à ses pieds et en sort une brique, une vieille brique marron. "C'est une brique de la chambre numéro 5, celle où je suis entré. Depuis, je suis retourné à Auschwitz, il restait des bouts de murs de la numéro 5, j'ai pris une brique. La voilà."

Il nous la montre. A l'antenne, pour quelqu'un qui zapperait sur I-TV à cet instant, on voit un moustachu qui tient une brique à la main, sur le plateau les autres se taisent et regardent. Quelques secondes. Une éternité, en télé.

22:52 Écrit par consolez, consolez mon peuple dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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